Histoire de Montpezat-en-Provence

Préface - Etymologie - Préhistoire - Période gauloise - Seigneurs et coseigneurs - Les Vintimille - L'église - La fontaineLe pont Sylvestre

La population en 1598 - La pierre aux 3 blasons - Au four et au moulin - Les armoiries - Situation géographique - Remerciements

 

La pierre aux trois blasons

 

 

                    

 

Avant d’être fixées définitivement, les limites séparant Montpezat des localités voisines Baudinard et Artignosc, donnèrent lieu à une multitude de

contestations et de querelles entre habitants des trois villages, si bien qu’en 1733 il y eut  vérification et rétablissement des limites de Baudinard

avec Montpezat et nomination d’experts.  En 1739, députation du greffier de Montpezat à Aix pour consulter sur le procès intenté par le seigneur

de Baudinard et la communauté d’Artignosc, au sujet des limites du territoire. Enfin en 1742, une transaction est établie entre les communautés

de Baudinard, Artignosc et Montpezat, les limites sont fixées au « trifinium », point de jonction des limites des trois territoires.

 

Et c’est en 1743 que fut posée à cet endroit précis  situé dans le val Valour une pierre de bornage.

 

Cette pierre existe encore, elle porte sur trois faces les armoiries respectives des  seigneurs des 3 territoires.

                                          

                                         

                                                                         Montpezat                                                  Baudinard                                                 Artignosc

                                                                         Le soleil à 16 raies des Blacas.             Le lion des Sabran.                                  Le chien barbet surmonté de 3 besants

                                                                                                                                                                           des Thoron.

 

-        Pour Montpezat :

C’est François Alexandre de Blacas, marié à Françoise Geneviève de Rochegude. Marquis de Montpezat et Montmeyan, Coseigneur d’Aups, Fabrègues, Tourtour. Seigneur de Vérignon et Seillans. Capitaine des galères du roi. Chevalier de l’ordre royal et militaire de Saint Louis

 

(Après  Jean Charles de Vintimille seigneur de Montpezat, décédé en 1700 et de sa femme Anne de Mercadier décédée en 1708.

 

Joseph Simon d’Abran achète la seigneurie de Montpezat.

 

Sa fille Anne Abran-Seillans marquise de Montpezat, épouse  Joseph de Blacas coseigneur d’Aups, seigneur de Vérignon.

De cette union naîtront 7 enfants, dont l’aîné François- Alexandre.

 

  Pour Baudinard :

C’est Joseph Jules de Sabran, descendant : d’Elzéar de Sabran, marié à Baucette de Blacas, devenu seigneur du lieu en1389.

Joseph Jules de Sabran n’a pas joué un grand rôle politique dans les assemblées de la Noblesse, il était lieutenant des maréchaux de France

dans 4 maréchaussées. Par contre il s’occupa plus particulièrement de sa fortune. Son nom se retrouve souvent dans les comptes de

trésoreries de la région.

 

Pour Artignosc :

C’est Joseph Antoine Thoron d’Artignosc, marié à Justine Angélique Vachon de Belmont.  Il est le petit- fils d’Antoine Thoron d’Artignosc devenu

seigneur du lieu en 1654,  Originaire d’une ancienne famille de Digne,  descendante d’Hugues Capet.

 

. Avec Jacques Lecugy de Moustiers, ami et rédacteur à la revue «  Verdons » nous avons tenté, d’en raconter l’histoire. J’ai fourni les

 documents historiques, tous les personnages, les lieux, les évènements sont réels.

 Il a écrit le document, avec le talent qui est le sien, sous la forme d’une fiction historique.

 

 

 

Il existe un endroit quasi équidistant de Montpezat, de Baudinard et d’Artignosc, cachée dans un taillis de chênes et de genévriers, une très grosse pierre de forme parallélépipédique, dont 3 faces comportent des blasons sculptés en bas-relief. On l’appelle pierre des 3 blasons ou pierre des 3 communes.

 

 (« Senher marquès, escotatz : sus Garagalh, aquélei de Beudinnar e d’Artnhou nos escaron nostre bosc .les Quicha-farrolh  1  dion qu’es  sieu. Lei Lica-plateus 2 , parier.Mai naustrei de mountpezat, sabem que de tostemps aquo estat nostre ! »)

 

 (« Monsieur le Marquis, il faut nous écouter. Ceux de Baudinard et ceux d’Artignosc, ils nous volent notre bois là-bas, sur la plaine de

Garagalh. Ceux de Baudinard, ils disent que cet endroit est chez eux. Et ceux d’Artignosc disent la même chose. Et nous, on sait bien que c’est les terres de Montpezat. »)

 

François-Alexandre de Blacas d’Aulps, marquis de Montpezat descendant du fameux Blacas qu’on avait surnommé « le grand guerrier » et du troubadour Blascasset, est arrivé hier sur ses terres des rives du Verdon. Il lui faut aujourd’hui écouter les doléances des manants de Montpezat.

Cette histoire de la plaine de Garagalh, il y a longtemps qu’on en parle. Son père Joseph de Blacas et, surtout sa mère, Anne Abran-Seillans, qui tenait les terres de Montpezat de son père Joseph Simon, lui en avaient dit quelques mots, car ils n’avaient cessé d’être importunés, à chacun de leurs séjours, par ces paysans qui, depuis des lustres se bagarraient avec ceux d’Artignosc et de Baudinard. Un jour c’étaient les collets que l’on avait posés dans un lopin pierreux et broussailleux dont Martel avait l’usage, un autre c’était du bois qu’on était venu couper sur la parcelle du vieil Honnorat. Déjà, en 1733, les consuls des deux communautés de Baudinard et de Montpezat, accompagnés de quelques anciens avaient tenté de fixer les limites entre les deux territoires. La désignation d’experts n’avait pas permis d’aboutir à un accord, si bien qu’en 1739, le seigneur de Baudinard et la communauté d’Artignosc intentèrent un procès, qui donna lieu à la députation à Aix de l’escrivant 3 de Montpezat. C’en était assez car cela ennuyait beaucoup le marquis. Il fallait trouver une solution. C’est vrai que les limites de son marquisat n’étaient pas très claires. Pour lui, ce n’était pas grave, c’était même sans importance. Mais il ne voulait pas de nouvelles histoires avec ses voisins, Joseph-Jules de Sabran qui possédait Baudinard, comme Joseph-Antoine de Thoron d’Artignosc. Il  s’entendait bien avec eux ; c’est vrai qu’ils étaient plus ou moins cousins, car issus d’alliances croisées répétées entre de grandes familles provençales. Cette plaine de Garagalh 4, c’était pourtant en face, sur l’autre rive du Verdon. Il fallait emprunter le pont Silvestre, ou le pont Sauvestre, qu’on appelait aussi le pont « romain » et qui sur la route qui menait à Baudinard, permettait de franchir la gorge aux flots parfois tumultueux. Il ne s’agissait pas d’une terre riche, juste un promontoire de roches pelées et des taillis, dominant le Verdon près du val Valour. Mais c’était une terre gaste  5 : ses paysans y tenaient, pour le bois, pour la chasse ou pour le braconnage. Aussi, après avoir promis aux pétitionnaires (en provençal car il ne parlait le français qu’à Versailles et parfois à Aix, avec ses pairs) qu’il allait s’occuper de cette affaire, décida-t-il de s’entretenir directement avec ses commensaux afin de mettre fin à ces disputes récurrentes.

 

1 - Surnom des Baudinardais.   2 - Surnom collectif des Artignoscais.   3 - C’est le greffier de la communauté, qui est aussi notaire.

4 - Une plaine, en Provence surtout, c’est un territoire relativement plat situé sur une éminence. Garagalh signifie gouffre ou garrigue.

5 - Terre appartenant à la communauté et réservée aux manants.

 

 

Rentré à Aix, ou sa femme Françoise-Geneviève  6  devait prendre les eaux, le marquis écrivit une lettre à chacun de ses deux voisins, en leur proposant de se rencontrer afin de mettre définitivement un terme à cette vieille querelle. Ce fut Sabran qui, le premier, répondit au marquis en lui proposant de placer une borne en pierre au trifinium  7  de leurs domaines respectifs, après en avoir reconnu ensemble les « termynes ». Thoron se déclara tout à fait d’accord avec la proposition de Sabran et François-Alexandre fut évidemment satisfait par les heureuses dispositions de ses deux voisins. Sabran, que les deux autres respectaient pour sa sagesse et son âge, les invita à se retrouver, tous les trois, sur le terrain, accompagnés de géomètres et représentants du viguier royal, lequel résidait à Moustiers.  Ce fut l’été suivant que les trois seigneurs, échappant à la chaleur étouffante qui régnait à Aix et réfugiés sur leurs terres de la haute Provence, se dirigèrent, accompagnés de leurs consuls, vers le lieu de la discorde, pour y retrouver hommes de l’art et hommes de loi. François-Alexandre, qui était un homme corpulent et sanguin et qui n’aimait ni marcher, ni monter, fit atteler sa berline, véhicule rustique qui avait le gros avantage de l’abriter du soleil et, accompagné du vieux Joseph Monge, premier consul de Montpezat , du champier  8  et de l’escrivant, il donna l’ordre à son cocher de prendre la route caillouteuse et de s’engager sur le pont Silvestre, en direction de Baudinard. Il savait qu’après une lieue environ d’une montée assez forte, il lui faudrait emprunter le chemin qui sur sa droite, le mènerait à proximité de la zone contestée, sur la plaine de Garagalh, à travers les taillis de chênes-verts et de genévriers-cades. Un chemin sur lequel sa berline ne pourrait pas s’aventurer, ce qui l’obligerait à dételer l’un des chevaux pour s’en servir de monture. Guidé par Joseph et les deux autres, qui préféraient marcher, le marquis, qui avait enlevé sa veste de velours gris mais avait gardé le tricorne qu’il affectionnait de porter à la campagne comme en ville, mal assuré sur son cheval, parvint à l’endroit que le paysan lui indiqua comme étant le lieu de rencontre des trois seigneuries. Les géomètres et l’envoyé du viguier, qui étaient venus de Moustiers à cheval par la route des Salles, étaient déjà au travail, en chemise et culotte, leurs habits accrochés aux arbres , les uns munis de leurs instruments de mesure, longue-vue et chaine d’arpentage, l’autre, le tabellion, de son écritoire, d’un encrier et d’une plume. Quelques paysans en sabots, un chapeau de

paille sur la tête, discutaient, par petits groupes, avec animation. Ensuite arrivèrent, presqu’en même temps, Joseph-Jules de Sabran et Joseph-Antoine de Thoron, tous les deux à cheval, accompagnés, eux aussi des consuls et des escrivants de leurs communautés. Monsieur de Sabran était un «  jeune  vieillard », de petite taille, mais sec et robuste. Indifférent à l’ardeur du soleil, il avait conservé sa veste et ne portait pas de couvre-chef sur sa perruque. Monsieur de Thoron, homme entre deux âges, de taille moyenne, très sobrement vêtu, mais qui se disait descendant d’Hugues Capet, avait cet air triste et compassé qu’il promenait de jour en jour depuis la mort de son fils ainé, lors de la peste de 1720. Après que les seigneurs eussent échangé quelques civilités, les géomètres, qui s’étaient longuement concertés, déléguèrent l’un d’entre eux pour indiquer l’endroit précis qu’ils avaient déterminé pour être le trifinium destiné à mettre fin à toutes les contestations. Son emplacement exact pouvait être déterminé par une savante figure géométrique établie à partir de cinq beaux arbres bien plantés dans le sol de la plaine de Garagalh. Les escrivants des trois villages s’empressèrent de transcrire cette figure de leur plus belle plume sur le beau papier des moulins de Moustiers.

 

Joseph-Jules de Sabran, en sa qualité de doyen, s’adressa alors aux paysans venus des trois villages, et leur dit, en provençal, qui était la

langue d’usage :

 

« bravei gents d’Atinhou, de Beudinnnar e de Mounpezat, aqui il sera messa la peire que marcara lei raras de nostrei tres bens. Tant pe suga

sera que degun, manco un gigant, la podra levar. Ensin s’acabaran lei garrolhas costumieras.

 

« Braves gens d’Artignosc, de Baudinard et de Montpezat, ici sera posée la pierre qui bornera les confins de nos trois terres. Elle sera si lourde que personne, sauf un géant ne pourra jamais la déplacer. Que cessent, désormais, les querelles dont vous étiez coutumiers. »

 

Après avoir pris une collation que Joseph-Alexandre, avait eu soin de faire apporter, les trois gentilshommes se séparèrent. Monsieur de

Sabran, qui avait une belle carrière de pierres froides  9,  sur ses terres, près de Baudinard, s’était engagé à faire tailler un bloc suffisamment lourd pour rester éternellement à la place qui lui avait été choisie, et d’y faire sculpter leurs écussons sur trois de ses cotés. Ainsi fut fait. Les carriers choisirent une belle pierre qu’on aurait dite prédisposée à l’emploi qu’on voulait en faire. De forme parallélépipédique, elle mesurait un peu plus de trois pieds de long, près de deux de large et un et demi de hauteur  10. L’un des carriers, qui avait appris un peu la sculpture de bas-relief auprès d’un Compagnon du Devoir de passage à Baudinard, entreprit de creuser sur trois des faces de la pierre, les écussons des trois seigneurs. Sabran lui avait fourni les dessins de chacun des blasons comme modèle. Le sculpteur s’efforça, non sans mal, de rendre par le relief ce que les couleurs dessinaient avec vivacité. Quelques mois plus tard, la pierre était prête à être transportée de la carrière de Baudinard à son lieu d’implantation. Faire parcourir une lieue à un caillou pesant près de deux milliers  11, ça n’était pas une mince affaire. Il fallut d’abord la hisser par un plan incliné sur le fardier du carrier à grand renfort de cordages, de rondins en chêne et de jeunes et solides villageois. On arrima la pierre du mieux qu’on put, avec des cordes de chanvre comme celles que les marins utilisent. Un attelage de deux bœufs puissants entraina alors le lourd véhicule, d’abord sur la route dont, tout au long du trajet, il fallut combler les ornières les plus profondes laissées par un printemps pluvieux. Quant au chemin qui, de la route menait au trifinium, des manants des trois territoires l’avaient au préalable élargi en coupant des chênes-verts et des cades qui risquaient de gêner. A l’endroit précis déterminé par la fameuse  figure  géométrique que les géomètres avaient tracée, on avait disposé une sorte de socle de pierres bien tassées sur le sol, destiné à servir de support à l’énorme borne. Le fardier, escorté par une quinzaine de Quicha-farroh, une fois parvenu au terme de sa route, il fallait refaire en sens inverse le travail qui avait permis de le charger. Au groupe de Baudinardais, s’étaient joints des gens d’Artignosc et de Montpezat. Chacun voulut prêter main au déchargement de la pierre. Heureusement, Joseph Monge, le premier consul de Montpezat, qui était venu superviser l’opération, fit usage de son autorité pour mettre fin à la confusion. Le carrier installa donc sur son plan incliné de solides madriers à l’arrière du fardier qu’il avait fait positionner à proximité du lit de pierres. Et, les uns poussant, les autres cramponnés aux cordages, retenant la lourde pierre sous laquelle le carrier plaçait ses rondins, on vit la borne descendre lentement et prendre sa place sur son socle rustique.

 

Ce fut une véritable explosion de joie. Des femmes des trois communautés, qui étaient venues soutenir leurs hommes, sortirent quelques

victuailles et fioles de leurs biasses et l’on fit la fête. Certains, ayant enlevé leurs sabots, esquissèrent quelques pas de danse. On vit des gens d’Artignosc trinquer avec des Baudinardais, des garçons de Montpezat enlacer des Artignoscaises. Les querelles ancestrales semblaient oubliées. Le lendemain, le sculpteur revint pour graver la date de cet événement mémorable sur le dessus de la pierre aux trois blasons.

 

 

6- Françoise-Geneviève de Rochegude.    7 -  Point de rencontre entre trois territoires.   8 -  Le champier ou le campier, est l’ancêtre du garde champêtre. Il veille à la sauvegarde des propriétés particulières et, surtout, des propriétés communales.

9 -  calcaire très dur.  10 - Soit, en mètres : 1.05, 0.57 et 0.50.  11 - 1 millier, mesure ancienne, valait mille livres, soit 500 kg. Le poids de la pierre est estimé à 850 kg.

 

La pierre des trois blasons n’a jamais été, ni déplacée, ni contestée. La création des départements par décret de l’assemblée constituante pris le 22 décembre 1789 n’a en rien modifié son rôle de borne entre les trois communes. Mieux, elle contribue à la délimitation entre le département du Var et celui des Alpes-de-Haute-Provence, avec cette caractéristique de contrevenir à la frontière dite naturelle que le Verdon forme entre les deux départements.

 

 Ce document est paru dans la revue « VERDONS » No 36 de décembre 2011.

 

 

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Histoire de Montpezat-en-Provence par René Caussignac